Le partage et l’éphémère transforment l’espace urbain

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Entretien avec Benjamin Pradel, sociologue, consultant chercheur chez Kaléido’Scop, coopérative-conseil, et cofondateur d’Intermède, une association qui accompagne le déploiement d’usages temporaires dans les bâtiments vacants. Il est spécialiste du rapport entre le temps et la ville à travers la mobilité, les espaces publics, les usages et l’habitat.

 

Dans des villes de plus en plus denses, pourquoi le partage connaît-il un tel essor ?

Benjamin Pradel : Le partage répond à la question de la raréfaction des espaces, à la hausse du prix du foncier dans les métropoles ainsi qu’à une appétence pour l’usage plutôt que la propriété, de la trottinette en libre-service à la perceuse que l’on prête au voisin. Ces pratiques, qui ont toujours existé, sont saisies par des plateformes Internet qui massifient et formalisent ces échanges. En matière d’espace urbain, le partage, c’est la mutualisation des mètres carrés disponibles pour, notamment, en optimiser le coût : colocation, coworking, etc. Mais tous les « co » ne se valent pas.

 

Voulez-vous dire que l’on ne partage pas tout de la même manière ?

B. P. : Le coworking est une tendance lourde car le travail se transforme sous l’effet d’une flexibilité accrue de l’économie et d’une forme de désencadrement du travail salarié. De nombreux actifs cherchent à développer leur activité, et les espaces de coworking leur permettent à la fois de scinder vie personnelle et vie professionnelle et de retrouver une communauté pour faire du lien. C’est vrai en ville mais également en zone rurale, où des indépendants, parfois d’anciens urbains, mutualisent des espaces de travail. En matière d’habitat, le « co » est un peu plus paradoxal. Il y a une forte volonté de garder un rapport privé au « domus », un espace sur lequel on a la main, tout en trouvant des solutions pour agrandir les surfaces et les services disponibles sans payer le prix fort ! Cela ne passe pas forcément par une cohabitation ! À l’échelle d’un immeuble, il peut s’agir d’activités partagées qui créent des espaces partagés (cuisine, laverie, local à vélos, jardin). Des espaces qui peuvent prendre la forme de constructions modulaires flexibles et mobiles venant se plugger sur le bâti « classique » ! Reste à régler la question de la gestion de ces espaces communs : il faut trouver des gens qui s’impliquent…

 

L’espace public se partage-t-il, lui aussi ?

B. P. : Oui, il est mis sous pression d’un ensemble de services qui s’y déploient : nouvelles formes de mobilité, nature en ville, terrasses, bornes, capteurs, couloirs dédiés aux bus, aux vélos, etc. Le partage spatial ne suffit pas toujours, et s’y ajoute parfois un zonage temporel pour organiser les différentes fonctions de la rue – voirie dédiée aux véhicules en journée, aux piétons le soir ou le week-end. Ces différentes formes de partage génèrent un besoin de nouvelles infrastructures urbaines, flexibles, légères, le temps que la ville s’adapte à ces nouveaux usages. Les constructions modulaires ont un rôle à jouer ici, pour créer de nouveaux services dans l’espace public : un parking de trottinettes électriques ou de scooters en libre-service, un guichet pour orienter et recevoir du public sur un événement, etc.

 

L’occupation temporaire est-elle une nouvelle voie pour réinventer la vie en ville ?

B. P. : L’éphémère est devenu un ingrédient de la vie urbaine, des chalets en bois du marché de Noël aux nouvelles formes d’occupation des bâtiments vacants en passant par les pop-up stores. À Lyon, je suis cofondateur d’Intermède, qui se positionne en tant que tiers facilitateur professionnel regroupant les expertises nécessaires à un projet d’occupation temporaire. L’idée est d’utiliser ce patrimoine abandonné ou en attente d’un changement de destination pour répondre à une demande forte d’espaces de travail et de développement d’activité d’économie circulaire, d’artisanat ou d’économie sociale et solidaire, tout en créant du lien entre les citoyens. Un premier projet a vu le jour sur une friche industrielle de 1 500 m2 : Les Halles du Faubourg.

Les constructions modulaires pourraient parfaitement s’insérer dans ces lieux éphémères car il faut parfois créer des « boîtes dans la boîte » pour diviser l’espace – c’est le cas notamment dans les bâtiments industriels – et faire cohabiter harmonieusement plusieurs activités dans un même lieu vacant. On peut également imaginer que ces « boîtes » soient ensuite déplacées vers un autre bâtiment vacant pour un autre projet. Le modulaire pourrait donc être l’outil idéal pour développer cet urbanisme temporaire et transitoire !

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